J 75 Grigri.
Publié le 10 Octobre 2012
Les malades commençaient à être malheureux quand on leur annoncait qu'ils allaient pouvoir sortir. La lourdeur d'une institution très hiérarchisée favorisait à tous les niveaux une sorte de délicieuse démission.
Boris Cyrulnik.
C'est beau une peau, comme c'est beau.
Je ne m'y étais jamais vraiment attardé, jamais fait de fixette sur cette partie, pourtant combien imposante de mon anatomie.
Mais depuis qu'elle a retrouvé sa couleur d'origine, sa quasi texture initiale, je suis éblouie.
C'est bien beige rosé, c'est une belle couleur, surtout quand c'est uniforme.
Une jolie couleur, sans tâche, une texture toute douce, sans aspérité.
Vous l'aurez compris, j'ai enfin mué, la peau de serpent est tombée et je nage dans le bonheur. Comme je vais dorénavant la bichonner ma petite enveloppe, comme je vais en prendre soin.
Elle m'a tellement manqué, c'est bon de me glisser à nouveau dans celle qui m'a toujours protégé, fallait qu'elle soit drôlement malade pour qu'elle me lâche à ce point.
Pauvre pitchoune, je suis là, je serais attentive, plus de grosse frayeur à avoir, je vais veiller au grain ...de peau !
Pour le reste, pour tout le reste, je ne sais pas, je ne sais plus, ne me souviens plus.
Est-ce qu'on pense à son corps quand on est normalement constitué et qu'on ne subit aucune attaque ? On y pense pas, il est là, il fonctionne, répond à nos demandes et ça s'arrête là.
C'est quand il y a un bug qu'on reprend conscience de son rôle essentiel dans notre quotidien.
On lui en veut de nous laisser en rade, il nous agace, nous plombe le moral et le cercle vicieux se met en place, le serpent se mord la queue et qui de la poule ou de l’œuf...
Le VHC n'est pas net, encore moins franc du collier. Il s’immisce dans ton intérieur, fait des siennes, partout, comme un sauvage, et souvent, là ,où on ne l'attendait pas.
Toi, au début, tu ne le sais pas, comment le saurais tu ?
Un virus qui attaque le foie...ça t'as pigé, le foie, c'est le truc sous les cotes à droite, l'endroit ou régulièrement t'as comme une douleur, genre un coup de couteau, des fois que tu ne te rappellerais plus bien de son emplacement. Le rappel est régulier, tellement régulier qu'il fait partie de toi, ça en devient presque normal, limite c'est quand ça s'arrête que tu te demandes ce qui se passe.
Puis un jour, c'est ton dos qui se manifeste,un autre, t'as des crampes, tu dors mal, t'as des suées, des baisses d'énergie, un mental inconstant, puis tes dents, tes gencives, se mettent elles aussi à déconner, pour d'autres, les yeux, les reins, la vésicule, la gorge, la langue, la peau...la fameuse peau !
Tu te dis que le jour de la distribution, quand ça a été ton tour, il devait plus rester grand chose dans le fond du panier.
Tu te dis que c'est pas de chance.
Tu te dis que tu dois avoir un karma bien pourri .
Tu te dis que...tu te dis des âneries, tu te dis que t'es différent, tu te dis plus rien, tu ne dis plus rien. Tu colmates.
Tu t'habitues.
Tu oublies qu'un corps peut être discret et qu'il peut fonctionner correctement sans avoir besoin de la ramener constamment.
Tu t'habitues.
Tu t'habitues à toi.
Et tu n'en parles pas, pas souvent, juste quand tu ne peux pas faire autrement.
Difficile de cacher un état dépressif, un corset de plâtre,une patte qui traîne, une irruption cutanée, un souffle court, un manque de pêche...difficile de faire toujours semblant.
Difficile mais possible. Celle qui a toujours un truc de travers, c'est pas celle que tu as envie d'être. Tu minimises et pourtant tu sais très bien que pour les autres c'est déjà trop.
S'ils savaient...mais est-ce nécessaire... ça changerait quoi ?
Entre concernés, pas mieux.
T'imagines la conversation :
Alors ma poule, ça boum, toujours F4 la fibrose?
Toujours, et toi, contente de tes anxiolytiques ?
Ouais, c'est trop cool, il m'en ont donné des nouveaux, j'adore ma nouvelle camisole chimique !
Et tes transaminases, toujours nases...eh...humour, oh non, tu vas pas te mettre à chialer, humour... !
T'imagines...non forcément, t'imagines pas.
Bonjour,ça va toi...oui, ça va, ça va, et puis on s'arrête là.
Et encore...faudrait que t'en connaisses des hépatants. Avant d'écrire ce blog, j'en avais croisé quatre. Quatre en vingt sept ans, c'est dingue! Aucun garçon, que des filles qui ont évoqué le sujet vite fait , en passant, sujet pratiquement plus jamais abordé, lorsqu'au cours d'une soirée, on se recroisait.Pas le lieu, pas le moment, pas l'envie, pas l'habitude.
Peur, pudeur, encore et toujours le syndrome de l'autruche, va savoir.On échange pas, on ne veut pas déranger et on se débrouille, chacun de son côté.
Résultat, le jour où on te certifie, preuves et expériences à l'appui que tu n'es pas un raté de la nature, tu tombes de haut.
Tout ce qu'il t'arrive n'est qu'une des nombreuses concéquences du vhc,rien d'autre.
Rien d'autre?
Tu t'es fait marabouté, ce salopard t'a marabouté!
Si je m'attendais...et je fais quoi maintenant ?
Continue ton protocole et tu verras!
La quadrithérapie c'est un grigri des temps modernes...ah...d'accord...bon.
Bizarrement, j'ai hâte et pas hâte d'être désenvoutée... ça doit être curieux de ne plus sentir son corps qui nous rapelle à l'ordre. On doit être un peu perdu, il doit nous manquer un truc, comme un prisonnier qui quitte sa cellule, un oiseau sa cage, un souffreteux, sa souffrance.
S'habituer à être en bonne santé...pouah...ça s'arrête donc jamais !