J 194 Qu'est-ce qu'on mange ?
Publié le 8 Février 2013
Le sage n'attend rien, n'espère rien, il évite donc les déceptions et toute occasion de murmure et de trouble.
Alexandra David Néel
En suis-je ?
Ce n'est pas vraiment ainsi que je me qualifierais. Sans illusions, soit, mais sage... !
Je ne ressens rien, une carapace en béton armée m'a engloutie en une seconde. Rien ne m'atteint, rien ne me touche plus, rien en ce qui me concerne, je suis devenue imperméable à ma propre personne, une entité en pleine abstraction de son propre corps.
Hier, en arrivant à Cochin, pour faire mon bilan du premier mois sans maman Quad, une jeune femme attendait elle aussi, pour faire son examen.
Elle m'a regardé, un énorme sourire a éclairé son visage, elle rayonnait.
Me fixant toujours, je voyais qu'elle brûlait d'envie d'engager la conversation mais qu'elle n'osait pas. Elle restait là, figée dans ce sourire incroyablement bienveillant.
Je pris les devants.
-Vous êtes là pour le protocole ?
-Oui, je suis là comme vous pourr le prrotocole …
Ah cet accent slave de mon enfance, du miel pour mon petit cœur, je l'aimais déjà.
-Et vous avez terrminé !
-Bah oui, mais comment vous savez ?
Je vous ai rregarrdé à la télé, j'ai commencé le jourr d'aprrés, vous le jeudi, et moi le vendrredi.
Dites Madame Marrie, vous prrenez d'autrres choses que le trraitement, moi je ne mange pas de frrites ni de mouton, je ne veux pas mourrrir, je l'ai dit à mon marrri, je ne veux pas mourrrir. Surrtout que j'ai deux enfants.
-Mais vous n'allez pas mourir, ne vous inquiétez pas, vous pouvez manger des frites, enfin je crois, et l'important c'est que votre traitement fonctionne, après ça ira.
-Mes rrésultats sont bons, on verra pourr les prrochains.
-Ne vous faites pas de soucis inutilement, ça va aller, ça va déjà, allez, tout va bien se passer.
-On se reverrra Madame Marrie dans deux mois ?
-Je l'espère, on papotera.
-J'aimerrais bien. Je viens de loin et...
C'était mon heure de rendez-vous, le médecin m'attendait. Moi aussi.
En entrant dans le bureau, je pensais à cette rencontre, à la grande solitude des patients, à ce drôle de système où seul le corps était pris en charge et où le mental se débrouillait comme il pouvait, avec ce qu'il pouvait.
Je pensais à toutes les petites choses simples qui pourraient être mises en place pour que les patients puissent d'avantage, s'ils le désiraient, échanger ensemble, je pensais, je pensais, mais l'heure n'était pas aux divagations constructives sur l'amélioration de nos conditions de patient, l'heure était celle de me prendre en pleine face, ce que je pressentais déjà. -Ah...euh...vous êtes de nouveau détectable mais inquantifiable. C'est incroyable, juste au dernier mois, ça peut être une contamination du prélèvement au labo, un pic, un...
Voilà, fin de l'histoire. Suis allée ce matin faire un bilan au labo d'à côté. Tanguy est bien revenu, et il a repris ses aises.
Je ne vous l'avais pas dit mais je suis une bonne cuisinière et ma maison est chaleureuse, on a du mal à la quitter, on s'y sent comme chez soi.
Qu'est-ce que je peux dire, il n'échappe pas à la règle, il n'a pas apprécié d' être ailleurs. Je lui manquais.
Je n'ai pas de mari à rassurer, j'aime mon enfant et je veux moi aussi la préserver.
Je retourne tout simplement à ce que je connais par cœur.
Je n'ai pas peur.
Est-ce que je ne veux pas mourir ?
Là n'est pas la question, c'est irrémédiable, mais j'ai encore le temps, suis pas pressée, et pas encore assez désespérée.
Je mangerais bien une bonne frite avec une tranche de gigot...Non je déconne, j'aime pas ça !
En attendant, l'aventure continue. Dans une semaine, je teste une cure ayurvédique au bout du monde avec massage, yoga, nourriture bio et végétarienne, et le toutim...luxe et volupté...whaou... !
Ça, c'est du protocole... !
Je vous raconterai.